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Hommage national à Lionel Jospin, mais était-il un homme d'Etat ?
Vincent de Blois, mercredi 25 mars 2026

Lionel Jospin (1937 - 2026)
L'hommage national qui sera rendu demain jeudi à Lionel Jospin me laisse perplexe.
Pour moi qui a toujours été de gauche, la faculté principale que je reconnais à un homme d'état est celle de "sentir" l'histoire, autrement dit de comprendre avant les autres ce qui est en train de se passer, en développant une analyse JUSTE. Chez les designers, les grands couturiers ou les grands carrossiers, il y a ceux dont les oeuvres passent les époques : Yves Saint Laurent, ou Pininfarina sont indémodables. Ils ont eu cette sorte de prémonition qu'on appelle le "style". La même chose existe chez les hommes politiques. Certains se distinguent, parce qu'ils ont su voir "le sens de l'Histoire" avant les autres, par une sorte d'intuition. Citons De Gaulle pour la "guerre moderne", Churchill pour le nazisme...
Lionel Jospin n'a pas vu ce qui pourtant aurait dû lui sauter aux yeux : le fantastique bouleversement de l'économie du pays qui se manifestait de multiples manières : délocalisations, rationalisations, mondialisation, robotisation, précarisation, concentration...toutes ces évolutions ont pourtant eu lieu pendant sa carrière politique, et il n'a pas su en faire une analyse JUSTE, ni en prévoir les conséquences. Entre 1997 et 2002, il a certes engagé des réformes, les CDD, les 35h, le Pacs, la CMU, et on ne peut pas dire que ce furent de mauvaises mesures... mais il n'a pas su voir la "big picture", l'image globale, la trajectoire dévastatrice du capitalisme qui était en train de détruire la sécurité économique du plus grand nombre.
Une fois retiré de la politique, Lionel Jospin aurait pu chercher les raisons de son éviction au premier tour de l'élection. Il en a avancé de mauvaises, en accusant le trop plein de candidats à gauche (0). Comme si les quelques milliers de voix qui lui ont manqué ce jour là avaient pu modifier les tendances de fond qui minaient déjà notre démocratie de l'intérieur. Retiré à l'île de Ré, il s'est ensuite muré dans le silence. L'aggravation des inégalités, du chômage, de la dette, de la précarité, de la pauvreté, de la délinquance, du racisme... tout cela ne le concernait plus. Jusqu'à aujourd'hui, où l'on annonce des suppressions d'emplois par millions. Jaurès, lui, se souciait des revenus des viticulteurs...la gauche de 2026, dans ligne de Lionel Jospin, ne se soucie plus de la disparition des revenus en leur totalité ! (1) Elle entend uniquement rester la "spectatrice" des dégâts du marché. Et puisque c'est lui qui veut notre déclin à tous, eh bien, ainsi soit-il !
Choqué par l'arrivée de Lepen au second tour de l'élection de 2002, Lionel Jospin en avait "tiré les conséquences" en se retirant de la vie politique. Pendant le quart de siècle qui a suivi, aucune idée, aucun parti ne venant s'y opposer, le marché a poursuivi son entreprise de démolition de la société française. Suffrages après suffrages, l'abstention et le Front National (2) ont progressé. Mais "L'Etat ne peut pas tout" disait-il. A l'entendre, il n'y avait rien d'autre à faire, que d'attendre l'extrême-droite et la fin de la cohésion sociale.
(0) N. Mamère, JP Chevènement, et Laguillier avaient chacun totalisé plus de 5% des suffrages
(1) convertis en semaines de 35h, il ne restait déjà plus en 2026 que 27 millions d'emplois (42,6 milliards d'heures travaillées, source INSEE 2023, que l'on divise par 1600 heures par an = 27M)
(2) qui a depuis changé de nom, devenant le "Rassemblement National"
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