Ne le voyez-vous pas, le rapport entre Loana et les victimes d'Epstein ?
Vincent de Blois, mercredi 29 mars 2026
"Le loft" a perdu sa vedette, Loana Petrucciani, décédée sans le sou à l'âge de 48 ans.
Loana Petrucciani en 2021, gagnante du premier show de télé-réalité "Loft Story"
De tout temps, il y a eu des profiteurs de misère. Dans les foires et les cirques d'autrefois, des gens sans scrupule exhibaient des "monstres", des siamois à 2 têtes, des nains et des géants (1). Jugés contraires à la dignité humaine, ces "spectacles" furent peu à peu interdits. Au début des années 2000, des sociétés de production audiovisuelles cherchent de nouvelles idées. La société néerlandaise Endemol va faire évoluer le concept de la "galerie des monstres" : au lieu d'exhiber des frères siamois et des géants, Endemol va montrer l'intimité d'une dizaine de jeunes gens, enfermés dans un loft, et mis en compétition les uns avec les autres pour gagner une maison. Ce nouveau concept brise un tabou : dans la vie ordinaire, on ne peut pas impunémement observer l'intimité de son voisin, en faisant un trou dans le mur. La télévision sera ce trou dans le mur du loft, par lequel Endemol montrera tout au téléspectateur, et même un peu plus, en manipulant les séquences.
Elephant Man et son "protecteur" (David Lynch, 1980)
A 17 ans, Loana vivait déjà seule, ses deux parents l'avaient laissée. Son père, un ancien videur de boîte de nuit, était devenu pompiste. A la fin des années 90, ce métier disparaît. Désormais chômeur, il restait à la maison, buvait, et battait sa femme. Deux mots peuvent résumer les débuts dans la vie de Loana : violence, et inceste. Si Loana avait vécu dans les années 60, elle aurait pu devenir dactylo, mais à la sortie de son adolescence, ce métier n'existe plus non plus. Elle trouve alors une place de "go-go danceuse" dans les bars de nuit de Nice, à un âge où d'autres sont encore sur les bancs de l'école. "Ca marchait pas mal" selon ses dires. Jeune, jolie, ayant déjà fait l'expérience de s'exposer publiquement, Endemol a dû voir en elle la candidate idéale. Loana va accepter de leur céder son droit à l'intimité : pendant les 3 mois de l'émission, tout ce qu'elle dit, ou fait, et même ses relations sexuelles pourront être filmées et divulguées par M6.
Loft Story : l'invention de l'esclavage publicitaire
Jeffrey Epstein à New-York ne cherchait pas non plus à entrer en contact avec des jeunes filles de milieu aisé. Les 200$ qu'il leur proposait pour lui donner un massage n'auraient pas suffi, et deuxièmement le risque aurait été trop grand de les voir se plaindre à leurs parents, la première fois qu'il les aurait touchées. Ghislaine Maxwell, sa compagne, "rabattait" donc vers Epstein de très jeunes femmes vulnérables, un peu dans le genre de Loana bien qu'un peu plus jeunes. En cette décennie 90, la raréfaction du travail humain fournit déjà ce genre de profil en grand nombre. Une fois convaincues de cheminer vers un emploi de mannequin, ces jeunes femmes s'accrochaient à cet espoir de mettre fin à leurs problèmes financiers, alors que ce n'étaient que de fausses promesses destinées à les convertir plus facilement en esclaves sexuelles.
Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell promettaient de devenir mannequin pour la marque de lingerie Victoria's Secret
Même profil pour Loana, même exploitation de la précarité et des rêves de célébrité de la part d'Endemol, s'engageant dans un projet nouveau : VENDRE DE LA PUBLICITE EN DESHINIBANT LE VOYEURISME DU TELESPECTATEUR. "Loft Story" allait alors devenir en cette année 2001 le premier programme de "télé-réalité" français, un genre télévisuel présenté comme "une aventure", et que l'on ferait mieux de désigner du nom d' "esclavagisme publicitaire". En acceptant d'être enfermés et espionnés sans même toucher un salaire, les candidats de "Loft Story" se sont fait le temps du show, les esclaves de la publicité.
A de nombreux égards, les activités de Epstein/Maxwell et d'Endemol n'étaient donc pas fondamentalement différentes : Maxwell "livrait" des filles tout juste pubères à Epstein pour en faire des "esclaves sexuelles"...Alexia Laroche-Joubert d'Endemol "livrait" l'intimité de Loana à M6 entre deux publicités, faisant d'elle un genre nouveau de "femme sandwich".
homme sandwich (ancien modèle)
L'émission "cartonne" en 2001 : jusqu'à 10 millions de téléspectateurs assistent aux 'prime-time' du samedi. Endemol et M6 empochent 38 millions d'€ (250 millions de francs) en très grande partie grâce aux spots publicitaires (2). Dans les années qui suivent, Endemol décolle littéralement grâce au succès du "loft", en creusant de nouveaux filons dans cette mine d'or de l'intimité et de la célébrité (3). Loana de son côté n'empoche que 225 000 €, la moitié du produit de la vente de la maison promise au couple gagnant.
Dans les décennies qui suivent, elle vit mal son retour à la vie ordinaire, sombre dans l'alcoolisme à son tour, et grossit beaucoup. Sa notoriété n'ayant pas cessé avec l'émission, l'exposition publique de ses problèmes devenait évidemment très difficile pour elle, d'autant plus que les rentrées d'argent se faisaient plus rares. Dans les derniers temps de sa vie, Loana survivait grâce au RSA, et Alexia Laroche-Joubert disait l'aider financièrement en réglant son loyer. La productrice du Loft avait-elle mauvaise conscience de l'avoir ainsi propulsée au devant de la scène ? ou bien redoutait-elle que sa mort dans une misère totale n'entache sa réputation et celle d'Endemol ?
Alexia Laroche-Joubert, d'Endemol "protectrice" et "profiteuse" de Loana
Tout le monde connaissait intimement Loana. Des millions de français avaient fait connaissance avec elle, appréciant sa sincérité et son honnêteté, et ils sont certainement touchés aujourd'hui par sa fin tragique. Loana avait d'ailleurs parfaitement compris ce qui lui était arrivé; en 2016, elle avait déclaré ceci lors d'une enquête : "Je savais que j'étais filmée, mais ne ne savais pas que ça allait avoir un tel impact sur ma vie. C'est là que je me suis rendue compte qu'on n'est pas tous traités de la même manière. Quand la production vous met en avant, vous êtes leur "produit", mais après, c'est à vous de gérer la chute" (4).
Banijay-Endemol-Shine" est aujourd'hui une multinationale prospère(5). Les revenus annuels de sa directrice Alexia Laroche-Joubert sont compris entre 350 000 et 950 000 €. Tant que ces pratiques demeurent légales, et qu'elles sont jugées compatibles avec la dignité humaine, Endemol peut continuer à s'enrichir de la sorte en toute légalité. Les contributions au PIB de cette importance (6) (= les bénéfices d'Endemol) sont aussi devenues trop rares pour qu'un gouvernement les interdise.
L'activité d'Endemol est-elle morale pour autant ? C'est une autre histoire...
Repose en paix Loana.
(1) les fims "Freaks", de Tod Browning, ou "Elephant Man" de David Lynch se sont fait l'écho de cette exploitation des "monstres".
(2) Les consommateurs savent-ils que ces recettes de publicité d'Endemol et de M6, ce sont eux qui les ont payées en faisant leurs courses au supermarché ? une vingtaine de milliards d'€ par an sont aujourd'hui consacrés à la publicité