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Les besoins humains sont-ils infinis ? Schumpeter "Stop" ou "Encore" ?
Savoir si les besoins humains sont finis ou infinis est une question fondamentale, pour l'avenir de la société. Si les besoins humains sont infinis, la demande humaine se maintient à une intensité constante dans le temps, tout en changeant de nature. Si au contraire ils ne sont pas infinis, alors l'activité humaine ne trouve plus d'autre voie pour faire du profit que d'améliorer les conditions de production des activités existantes, en faisant disparaître le travail humain.

Joseph Aloys Schumpeter
Les économistes influents (0) ne doutent pas du caractère infini des besoins. Leurs travaux corroborent ainsi la théorie de Schumpeter connue du nom de "destruction créatrice" : les innovations transforment la manière dont les besoins humains sont satisfaits, rendant certaines activités obsolètes tout en en créant de nouvelles. La technologie fait donc disparaître des emplois, mais de nouvelles activités apparaissent bientôt, réclamant à leur tour que soient créés de nouveaux emplois.
Keynes fait une première objection dans les années 30 : il prédit que ces nouvelles activités se créeront de plus en plus difficilement, tandis que la technologie accélérera le rythme des destructions. De nos jours, le très faible pourcentage (2 à 3%) des liquidités consacrées à l'économie réelle, ainsi que la persistance (pendant près d'un demi siècle) d'un chômage de masse dans nombre de pays développés, tendent à donner raison à sa prophétie. Keynes, s'il avait été vivant, aurait alors dû préciser les choses : ou bien ces nouvelles activités ne se créent pas assez vite, comme il l'avait prédit, ou bien elles ne se créent pas du tout, ce qui est sur le point d'arriver avec l'Intelligence Artificielle.
Les besoins humains peuvent-ils au demeurant être considérés comme un tout homogène, et justifier ainsi une passivité de plus en plus destructrice ? L'ampleur des problèmes économiques, en particuler ceux très graves du chômage et de la dette (0), invite à voir les choses autrement.
Premièrement une analyse moderne des besoins humains impose de les mettre à jour : on doit les mesurer sur l'échelle de l'impérativité. Il est impératif pour un humain de manger, de boire, de se soigner, de se laver, de se vêtir, de s'abriter. Ces besoins sont tout en haut de l'échelle de l'impérativité. Il est un peu moins impératif d'embellir son corps, de voyager loin, de faire du sport. Et tout en bas de cette échelle, on en arrive à ce qui est superflu : compter ses pas, connaître la vie des stars, ou changer la couleur de sa peau...
Et si comme il est dit plus haut, si peu des liquidités mondiales se consacrent à l'économie réelle pour répondre à ces besoins, quels que soient leur position sur cette échelle de l'impérativité, c'est qu'il y a déjà, dans la très grande majorité des cas, une offre économique pour y répondre, y compris pour répondre à ce qui est superflu ! En 2026, il faut donc prendre avec beaucoup de précautions le caractère certain de l'émergence de ces "nouvelles activités" évoquées par Schumpeter.
Il est observable cependant que de nouvelles activités émergent. Mais alors à quoi répondent-elles, ces nouvelles activités, si elles ne visent pas à répondre à de nouveaux besoins du consommateur ?
Les économistes distinguent depuis longtemps deux catégories dans l'activités des entreprises. L'activité B2C (Business to consummer) d'une entreprise répond aux besoins du consommateur (par exemple le lait), tandis que l'activité B2B (business to business) répond à celle des entreprises elles-mêmes (par exemple un poste de soudure). Une entreprise peut avoir une activité B2C et B2B. Par exemple un producteur de lait peut vendre directement au consommateurs B2C), mais aussi à un fabricant de fromage (B2B).
A l'époque de Schumpeter la majorité de l'activité humaine se consacrait encore à produire l'offre au consommateur. Il y avait encore prédominance de l'agriculture par exemple. Ce n'est plus du tout le cas aujourd'hui : l'immense majorité, pour ne pas dire la totalité des nouvelles activités qui se créent vise à présent à augmenter la productivité de tâches existantes, pour diminuer le prix de ce qui est produit. La sphère de l'activité humaine ne change donc pas de nature sous l'impusion de nouveaux besoins humains, elle vise maintenant à en diviser les coûts de production. Quel meilleur exemple que l'agriculture pour démontrer cela ? : vers 1900, 40% de la population active travaillait dans l'agriculture à fournir la matière première de l'alimentation. Aujourd'hui c'est moins de 2% de la population active, alors que 10 fois plus de nourriture est produite ! (1)
A vrai dire, il y a bien de nouvelles activités visant directement le consommateur (B2C). Mais ce sont des objets ou des services visant à protéger une partie de la société contre l'autre, comme par exemple des services de surveillance, des services de sécurité, des caméras de surveillance, des asociations de réinsertion, de nouvelles armes pour le contrôle des populations (LBD 40 de triste mémoire)...il y a fort à parier que Schumpeter ne pensait pas à cela quand il évoquait ces nouvelles activités.
L'Intelligence Artificielle est malheureusement la dernière étape de ce processus d'augmentation de la productivité. Elle ne fera nullement émerger de nouveaux besoin du consommateur(B2C), porteurs de nouvelles activités "saines". On peut en tenir pour preuve que ni l'informatisation, ni la robotisation industrielle, ni l'Internet ne l'ont fait, en dehors peut-être du smartphone, et bientôt de la robotique individuelle. On peut cependant affirmer avec certitude que si l'un et l'autre ont fait baisser les prix, ils ont aussi fait faire de grosses économies aux producteurs, en remplaçant le travail humain. Et tous les spécialistes en IA affirment que l'IA sera capable très bientôt de se charger de n'importe quelle nouvelle tâche, sans devoir solliciter des ressources humaines.
Cette nouvelle invention, la plus révolutionnaire et la dernière de toutes, produira donc sur l'économie un mouvement semblable (et amplifié) à celui qu'ont déjà produit l'Internet et la robotisation : une disparition accélérée des emplois, une augmentation énorme des inégalités, une précarité accentuée pour les emplois humains persistants, et enfin le gonflement en volume de la sphère d'économie parallèle, telles que le trafic de drogues, trafic d'organes, prostitution, escroqueries... par ceux qui dans ce "no job's land", devront bien trouver quelque chose pour nourrir leurs enfants.
La "destruction créatrice" de Schumpeter ne risque-t-elle pas de devenir à court terme la "destruction destructrice" de société ?
(0) Philippe Aghion, prix Nobel 2025 par exemple, ne doute pas de la "destruction créatrice"
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