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Les besoins humains sont-ils infinis ? Schumpeter "Stop" ou "Encore" ?
Vincent de Blois, le 20 juillet 2026
Savoir si les besoins humains sont finis ou infinis est une question fondamentale pour l'avenir de la société. Si les besoins humains sont infinis, alors la demande humaine se maintient à une intensité constante dans le temps, tout en changeant de nature. Si au contraire ils ne sont pas infinis, alors l'activité humaine ne trouve plus d'autre voie pour faire du profit que d'améliorer les conditions de production des activités existantes, en faisant disparaître le travail humain.

Joseph Aloys Schumpeter
Les économistes influents (0) ne doutent pas du caractère infini des besoins. Leurs travaux corroborent ainsi la théorie de Schumpeter connue du nom de "destruction créatrice" : les innovations transforment la manière dont les besoins humains sont satisfaits, rendant certaines activités obsolètes tout en en créant de nouvelles. La technologie fait donc disparaître des emplois, mais de nouvelles activités apparaissent bientôt, réclamant à leur tour que soient créés de nouveaux emplois.
Keynes fait une première objection dans les années 30 : il prédit que ces nouvelles activités émergeront de plus en plus difficilement, tandis que la technologie accélérera le rythme des destructions. De nos jours, le très faible pourcentage (2 à 3%) des liquidités consacrées à l'économie réelle, ainsi que la persistance (pendant près d'un demi-siècle) d'un chômage de masse dans nombre de pays développés, tendent à donner raison à sa prophétie. Keynes, s'il était encore de ce monde, devrait alors préciser les choses : si ces nouvelles activités ne se créent pas assez vite, est-ce que ce n'est pas justement parce que les besoins humains ne sont pas infinis ?
Les besoins humains peuvent-ils au demeurant être considérés comme un tout homogène, et justifier ainsi une passivité de plus en plus destructrice ? L'ampleur des problèmes économiques, en particuler ceux très graves du chômage, de la dette, et de la destruction de notre écosystème, doit inviter à voir les choses autrement.
Une analyse économique moderne se doit de mesurer les besoins humains sur l'échelle de l'impérativité. Il est impératif pour un humain de manger, de boire, de se soigner, de se laver, de se vêtir, de s'abriter. Ces besoins sont tout en haut de l'échelle de l'impérativité. Il est un peu moins impératif d'embellir son corps, de voyager loin, de faire du sport. Et tout en bas de cette échelle, on en arrive à ce qui est superflu : compter ses pas, connaître la vie des stars, regarder de la publicité, changer la couleur de sa peau...
Et si comme il est dit plus haut, une part aussi faible des liquidités mondiales se consacre à l'économie réelle, c'est donc que le marché a déjà répondu à chacun de ces besoins par une offre, quelle que soit leur position sur cette échelle. En 2026, il faut donc prendre avec beaucoup de précautions l'émergence spontanée de ces "nouveaux besoins", évoquée par Schumpeter. Cette émergence n'a en réalité plus rien de spontané : tout comme le pétrole, ces nouveaux besoins sont de plus en plus difficiles à extraire. Peu de gens savent que c'est désormais par l'influence publicitaire, que des besoins qui sont au départ superflus (1) gagnent en impérativité dans l'esprit du consommateur. L'Etat et les collectivités locales, soucieux de créer de l'emploi, participent souvent à ce dopage de besoins artificiels, les capitaux privés hésitant à se lancer seuls dans de telles aventures. On en a un excellent exemple ici à Blois, avec le programme "la Loire à vélo" qui s'évertue (aux frais du contribuable) à faire venir des cyclistes du monde entier. Pour mémoire citons aussi les vols sans destination pendant l'épidémie de Covid (1), que des compagnies aériennes ont réussi à vendre à des benêts, influencés au point de ne plus pouvoir envisager leurs vacances sans embarquer dans un avion ! Quelle démonstration de la manipulation des comportements par la publicité ! (2)
Il est observable cependant que de nouvelles activités émergent spontanément. Mais alors à quoi répondent-elles, ces nouvelles activités, si ce n'est pas à de nouveaux besoins du consommateur ? Aux besoins des producteurs pardi !
Les économistes distinguent depuis longtemps deux catégories dans l'activité des entreprises. L'activité B2C (Business to Consumer) d'une entreprise répond spécifiquement aux besoins du consommateur (par exemple le lait), tandis que l'activité B2B (Business to Business) répond à ceux du producteur (par exemple une fraiseuse de dentiste). Ces deux types d'activité peuvent d'ailleurs être menés conjointement par une même entreprise. Par exemple un producteur de lait peut le vendre directement aux consommateurs (B2C), mais il peut aussi le vendre à un fabricant de fromages (B2B).
A l'époque de Schumpeter et de Keynes, la majorité de l'activité humaine se consacrait à produire l'offre au consommateur. C'est moins le cas aujourd'hui : la quasi-totalité des nouvelles activités qui se créent spontanément, vise à proposer des moyens pour augmenter la productivité de tâches existantes(B2B). Dans les années 1970 les trayeuses automatiques ont permis aux producteurs de lait de se passer des employés commis à la traite. Grâce à cet investissement, ils ont pu décaler le prix du lait. Ceux qui ne l'ont pas fait ont été appelés à disparaître. Il existe donc une autre échelle de l'impérativité pour les producteurs.
La sphère des activités humaines ne change donc pas de nature sous l'impulsion de nouveaux besoins comme le prétend Schumpeter. C'est au sein de cette sphère que les activités humaines se transforment : elles se consacrent de moins en moins aux besoins du consommateur, et de plus en plus à ceux du producteur. Quel meilleur exemple que l'agriculture pour illustrer cela ? Le B2B l'a radicalement transformée. vers 1900, 40% de la population active travaillait dans l'agriculture à fournir la matière première de l'alimentation. Aujourd'hui c'est moins de 2% de la population active, alors que 10 fois plus de nourriture est produite en volume ! (3) Et il faut en 2026 deux fois moins de travail humain qu'en 1950 pour subvenir aux besoins d'une famille de 4 personnes !
A bien y regarder, la technologie a spontanément fait émerger quelques nouveaux besoins du consommateur : le lave-vaisselle, l'ordinateur personnel (PC), le smartphone et tous les services et logiciels associés à ces nouveaux téléphones, même si on peut les juger peu élevés sur l'échelle de l'impérativité (4). Les jeux vidéo interactifs, et les consoles de jeux répondent eux aussi à un nouveau besoin du consommateur, qui n'existait pas il y a 50 ans. Mais que penser des "nouvelles" offres aux consommateurs, visant uniquement à panser les plaies de la partie "destruction" de la maxime de Schumpeter ? La télésurveillance de sa maison par exemple, fait écho à un nouveau besoin du consommateur, certes, mais qui dérive de la crainte d'être volé, laquelle augmente avec l'accentuation des inégalités. La fermeture automatique des portières d'une voiture est aussi un besoin du consommateur, mais elle n'a été rendue nécessaire que pour parer au "car jackings" (6). Citons encore la climatisation, qui sans le dérèglement du climat et la multiplication des canicules, serait restée au stade de besoin superflu. Et pourquoi ne pas évoquer aussi la construction de bunkers, pour des ultra-riches(5), persuadés que la fin du monde est proche ?
En 2026, un bon nombre de ces nouvelles activités B2C répondent aux besoins de "se protéger" contre autrui, ou contre la destruction de notre écosystème. Ces besoins sont en effet nouveaux, et de plus en plus impératifs, mais ce n'est certainement pas à ce genre de nouveaux profits auquel pensait Schumpeter, quand il évoquait sa "destruction créatrice". La pensait-il alors créatrice de nouveaux gains dans les activités parallèles ? dans le vol, dans la fabrication de contrefaçons, dans le trafic d'êtres humains ou de stupéfiants ? Certainement pas davantage !
Une économie se consacrant presque exclusivement au B2B, détruisant les derniers emplois dans la production de ce qui est très utile, incapable de créer spontanément de nouvelles offres autrement qu'en les dopant massivement par de la publicité, lourdement subventionnée par ailleurs par des états et des régions en compétition pour créer ou attirer les emplois... et des firmes de plus en plus concentrées monopolisant l'activité pour répondre aux besoins les plus impératifs, tout cela dessine un avenir très sombre de chômage, de dette, et de ruine de l'Etat.
L'Intelligence Artificielle posera la dernière pierre à la "destruction" de Schumpeter qui ne sera créatrice que de malheur humain. Il est maintenant acquis que l'IA sera bientôt capable d'effectuer n'importe quelle nouvelle tâche, et d'en apprendre les règles et la pratique de façon autonome. Cette nouvelle invention, la plus révolutionnaire et la dernière de toutes les inventions humaines, produira sur l'économie un mouvement semblable (bien qu'énormément amplifié) à celui qu'ont déjà produit les gains de productivité humaine de l'Internet et de la robotisation :
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une disparition accélérée des emplois humains
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une augmentation énorme des inégalités
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une précarité et une tension à la limite du supportable pour les emplois humains restants.
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un ralentissement, voire une décroissance du PIB, l'obsolescence de l'humain faisant disparaître ses revenus (7).
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un gonflement sans limite de la sphère économique des activités parallèles par ceux qui dans ce "no-jobs land", devront bien trouver quelque chose pour vivre.
La "destruction créatrice" de Schumpeter aura alors terminé sa mutation vers la "destruction destructrice". Les états, après avoir achevé l'auto-dévoration de leurs propres ressources, sombreront tous dans le fascisme, et la société paisible aura fini d'exister.

(0) Philippe Aghion, prix Nobel 2025 par exemple, ne doute pas de la "destruction créatrice". Une personne sur sept (9,1M sur 69,08M) au dessous du seuil de pauvreté monétaire ne le feront pas changer d'avis.
(1) Pourquoi superflus ? parce que des firmes extrêmement concentrées s'occupent déjà de l'offre de ce qui est plus impératif : Total Energies l'essence, Danone les yahourts, Havas les voyages, Crédit Agricole le crédit, etc...ces firmes (GE + ETI) réalisaient déjà 60% du PIB marchand en 2021 ! (715 mds des 1178,90 mds de VA marchande). Source : ce tableau INSEE.
(2) vente de vols sans destination : on peut même parler dans ce cas d'une sorte d'inertie de l'influence publicitaire. Ces gens conditionnés à s'envoler chaque année vers une destination du monde, auraient eu l'impression d'être privés de vacances s'il n'avaient pas embarqué dans un avion !
(3) Le B2B a boosté la productivité humaine, et pas seulement dans l'agriculture ! Les besoins d'une famille de 4 personnes réclament aujourd'hui deux fois moins de travail humain qu'en 1950
(4) Les réseaux sociaux par exemple répondent aux besoins de "socialisation" et de "paraître", peu élevés sur l'échelle de l'impérativité. Mais parfois non, localiser un enfant par le GPS de son téléphone, ou signaler rapidement un infarctus ou un AVC est situé assez haut sur cette échelle.
(5) ultra-riches généralement promoteurs du B2B, et bien informés pour être aux premières loges du capitalisme financier
(6) La fermeture automatique des portières est un besoin qui n'existait pas dans les années 70. Mon père laissait le moteur en marche, et personne dans la voiture, le temps d'aller s'acheter des cigarettes ! La destuction créatrice ne s'était pas encore occupée de créer l'activité "vol de voiture" !
(7) par exemple les métiers de femme de ménage ou de nounou vont bientôt disparaître. Qui voudra faire entrer chez lui quelqu'un quand un robot pourra s'occuper de tout ? Nouveau besoin, le robot ? non : ancien besoin, "faire le ménage", remplacé par une machine.

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